Les pionniers de la RTE : qui a inventé la Responsabilité Territoriale des Entreprises ? 

Résumé

L’ancrage territorial est devenu une nécessité stratégique pour les entreprises, face à quatre défis majeurs.L’attractivité : dans un marché de l’emploi inversé, les candidats — notamment les jeunes générations — recherchent du sens au-delà du salaire. Une entreprise impliquée localement crée un projet collectif qui fidélise et attire.La pénurie de talents : plutôt que de débaucher, les entreprises ancrées co-construisent un écosystème de compétences en partenariat avec les établissements de formation locaux, tout en améliorant la qualité de vie de leurs collaborateurs.Les attentes sociétales : les citoyens, armés des réseaux sociaux, exigent des entreprises qu’elles soient des actrices responsables de la vie locale. Selon une étude OpinionWay (2023), 78 % des Français estiment que les entreprises ont un rôle territorial à jouer. Un ancrage authentique génère une « licence sociale d’opérer » précieuse, notamment en temps de crise.La transition écologique : celle-ci ne peut se construire que localement, en mobilisant les acteurs du territoire autour de solutions concrètes et adaptées.Loin d’être une contrainte, l’ancrage territorial aligne performance économique et impact positif, transformant ces défis en véritables opportunités.

Derrière chaque grand concept se cachent des visages, des histoires, des rencontres. La Responsabilité Territoriale des Entreprises ne fait pas exception. Si aujourd’hui la RTE s’impose progressivement dans le paysage économique français, c’est grâce à une poignée d’entrepreneurs et d’acteurs de terrain qui ont osé repenser le lien entre l’entreprise et son territoire. Plongée dans les coulisses d’une révolution silencieuse. 

Les précurseurs intellectuels : quand les chercheurs sonnent l’alerte 

L’histoire commence dans les années 2000, alors que la RSE bat son plein. C’est à cette époque que plusieurs chercheurs français commencent à pointer les limites d’une responsabilité sociétale trop déconnectée des réalités locales. 

Bernard Paranque, économiste et chercheur associé à l’IRES (Institut de Recherches Économiques et Sociales), fait partie des premiers à théoriser l’ancrage territorial des entreprises. Dès 2007, il publie des travaux sur la finance solidaire et l’économie territoriale, montrant comment les entreprises peuvent devenir des leviers de développement local plutôt que de simples extracteurs de valeur. 

De son côté, Jean-Baptiste Lesourd, professeur d’économie et spécialiste de l’innovation territoriale, développe l’idée que les territoires ne sont pas de simples supports géographiques, mais des écosystèmes vivants avec lesquels les entreprises doivent entrer en symbiose. Ses recherches sur les clusters industriels et les pôles de compétitivité démontrent que la coopération locale est un facteur clé de succès économique. 

Mais c’est sans doute le Labo de l’ESS (Économie Sociale et Solidaire), think tank créé en 2010, qui va véritablement structurer la pensée autour de la RTE. Sous l’impulsion de ses co-fondateurs dont Hugues Sibille, ancien vice-président du Crédit Coopératif, le Labo publie en 2017 un rapport fondateur intitulé « La Responsabilité Sociétale et Territoriale ». Ce document pose les bases conceptuelles de la RTE en affirmant que « l’entreprise ne peut être socialement responsable sans être territorialement responsable ». 

Les entrepreneurs qui passent à l’acte 

La théorie, c’est bien. Mais sans pionniers pour la mettre en pratique, la RTE serait restée une jolie idée sur le papier. Heureusement, des entrepreneurs visionnaires ont rapidement saisi l’opportunité. 

Alexandre Pachulski, fondateur de Cegid Talentsoft, figure parmi ces précurseurs. Dès la création de son entreprise à Boulogne-Billancourt en 2007, il fait le choix délibéré d’ancrer son développement dans le territoire francilien. Formation des jeunes du bassin d’emploi, partenariats avec les universités locales, soutien aux associations : TalentSoft devient un cas d’école de l’engagement territorial d’une scale-up technologique. 

Dans un tout autre secteur, Jean Moreau, PDG du Groupe Phénix (spécialisé dans la lutte contre le gaspillage alimentaire), incarne cette nouvelle génération d’entrepreneurs pour qui business et impact territorial sont indissociables. Créée en 2014, son entreprise travaille main dans la main avec les acteurs locaux de chaque territoire : associations caritatives, collectivités, commerçants de proximité. Le modèle économique lui-même repose sur l’ancrage local. 

Plus discret mais tout aussi déterminant, Hervé Baulme, dirigeant de la Foncière Terre de Liens Gestion, a contribué à populariser l’idée que les entreprises peuvent être des acteurs de la préservation et de la valorisation du foncier agricole local. Son action montre qu’on peut créer de la valeur économique tout en protégeant les terres et en soutenant l’agriculture de proximité. 

Le rôle catalyseur des réseaux et think tanks 

La diffusion de la RTE doit aussi beaucoup aux réseaux d’entreprises engagées. Le Mouvement Impact France (ex-Mouves), créé en 2012 et présidé notamment par Virginie Seghers, rassemble aujourd’hui plus de 1000 dirigeants d’entreprises à impact. Ses membres ont largement contribué à faire de l’ancrage territorial un critère de performance à part entière. 

De même, B Lab France, qui délivre la certification B Corp, a intégré dès 2015 des critères d’évaluation liés à l’impact territorial. Marie Chatel, sa directrice générale, explique régulièrement que « mesurer son impact, c’est d’abord le mesurer là où on opère, au plus près des communautés ». 

Le C3D (Collège des Directeurs du Développement Durable), sous l’impulsion de sa déléguée générale Hélène Valade, a également joué un rôle d’accélérateur en organisant dès 2016 des groupes de travail sur l’ancrage territorial des grandes entreprises. 

La consécration institutionnelle 

L’aboutissement de ce travail collectif intervient en 2019 avec la loi PACTE, portée par Bruno Le Maire. Si la loi ne mentionne pas explicitement la RTE, elle ouvre la voie en permettant aux entreprises d’inscrire leur raison d’être dans leurs statuts et en créant le statut d’entreprise à mission. Sylvain Guyoton, rapporteur de la mission d’information parlementaire, avait d’ailleurs insisté sur l’importance de l’ancrage territorial dans les débats préparatoires. 

Aujourd’hui, la RTE n’a plus rien d’un concept nébuleux. Elle est portée par des centaines d’entrepreneurs, accompagnée par des chercheurs reconnus, et soutenue par des réseaux structurés. La révolution est en marche, un territoire à la fois. 

Vous voulez rejoindre le mouvement ? La RTE n’attend que vous. 

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